Comment décrire cette oeuvre d'art remarquable de Satoshi Kon ?! Paranoïa Agent est une série qui mêle harmonieusement beauté formelle, richesse thématique et complexité narrative pour donner forme à une œuvre entrant aussi bien en résonance avec l’intellect que les émotions!
Souvent classé en simple thriller policier, nous avons clairement affaire ici à un thriller psychologique ou ce multiplie les signes de démence dans un Tokyo à la raison vacillante, et qui vit sous le marasme d’une population étranglée par le stress d'une existence dévouée à un travail acharné, et qui va alors basculer dans la paranoïa la plus destructrice apparaissant sous forme d’un "garçon à la batte" !

Paranoïa Agent c'est l'histoire du bruit qui court et qui enfle :

"Sagi Tsukiko, dessinatrice et designer de l'illustre Maromi, petite peluche Kawaii au succès important, doit se renouveler. Elle doit trouver fissa une nouvelle idée pour remplir à nouveau les poches de ses patrons. Et, alors que la pression augmente sur ses fines épaules de petite japonaise, un soir, elle se fait agresser par un étrange garçon avec des patins à roulettes en or et une batte de base-ball tordue en or aussi !"

Fascinante et dotée d'un humour étrange, la construction de cet anime semble être complètement décousue, elle semble partir dans toutes les directions, avec un schéma narratif focalisé sur un personnage par épisode. Mais progressivement ce dévoile une maîtrise dans le scénario, qui inévitablement lie ses personnages et rend le tout d'une cohérence presque cruelle.
Parce qu'entre l'humour acéré et décalé de l'anime, il faut bien comprendre que rien n'est réellement drôle ici bas !
Les personnages se succèdent et ont tous l'air particulièrement gratiné... La force du récit est alors de ne jamais se fondre dans un jugement. Personne ne vous fera la morale, c'est l'aspect le plus intéressant de l'esprit qui traverse toute l'œuvre : le délire n'est pas gratuit, il est là pour disséquer le plus précisément possible la peur, l'obsession, les phobies qui habitent la société japonaise très sclérosée. Et où être victime d’une agression semble désormais le seul moyen d’échapper à la pression sociale, professionnelle ou morale.

L’enjeu principal est de faire prendre conscience à ses personnages de la nécessité d’affronter ses problèmes, ses difficultés, autrement dit de prendre ses responsabilités, si l’on veut recouvrer l’intégrité d’une psyché alors divisée par une perpétuelle fuite en avant.
Cette dichotomie se retrouve vraiment à tous les niveaux de Paranoïa Agent et cela commence par les génériques ouvrant et concluant chaque épisode, offrant un fabuleux contraste avec d’une part une entrée en matière tonitruante et liée à la figure du garçon à la batte venant clore cette introduction en assénant un grand coup de batte en direction de la caméra et d’autre part un générique final où retentit cette musique si douce ressemblant à une berceuse sur laquelle défile les images des corps endormis des personnages. Ces corps formant un énigmatique point d’interrogation autour de l'apaisante Maromi.

Enfin, et comme une cerise sur un déjà plutôt bon gâteau, le tout fleure bon l'esprit Dickens mâchonné, digéré et restitué sans lourdeur ni emprunt trop facile. On sent le Phil Dick de la grande époque, la peur de la réalité, la fuite vers l'imaginaire, la perte progressive des repères et la petite force revendicatrice qui s'ignore peut-être.

100 /100
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